L’âgisme ordinaire, ces petites phrases qui en disent long et comment y répondre
On le pratique souvent sans y penser, on le subit parfois sans oser le nommer. L’âgisme, ce sont ces préjugés liés à l’âge qui se nichent dans le langage, les publicités ou les entretiens d’embauche. Le reconnaître est un premier pas. Savoir y répondre, avec esprit ou avec fermeté, en est un second.

« Vous êtes encore bien pour votre âge. » La phrase se veut aimable. Elle sous-entend pourtant qu’à partir d’un certain anniversaire, on devrait logiquement être moins bien, moins vif, moins présent. C’est tout le paradoxe de l’âgisme : il avance souvent masqué derrière la bienveillance, le compliment ou la plaisanterie.
Le mot a été forgé à la fin des années 1960 par un psychiatre américain, sur le modèle de « racisme » et de « sexisme ». Il désigne les stéréotypes, les préjugés et les discriminations fondés sur l’âge. Il peut toucher les jeunes comme les plus âgés, mais ce sont ces derniers qui en font le plus souvent les frais, dans une société qui associe volontiers la valeur à la jeunesse et à la productivité.
Reconnaître l’âgisme du quotidien
Il prend rarement la forme d’une insulte. Le plus souvent, il se glisse dans des détails.
Dans le langage. On parle de « petits vieux », de « papy » ou de « mamie » à des inconnus, on emploie un ton infantilisant ou on hausse la voix d’office, comme si l’âge allait forcément de pair avec la surdité. On s’adresse à l’enfant qui accompagne plutôt qu’à la personne concernée, chez le médecin ou au guichet.
Dans les services. Des démarches qui ne se font plus qu’en ligne sans alternative, un conseiller qui suppose qu’on ne comprendra pas un contrat, un vendeur qui se détourne vers un client plus jeune. Pris isolément, chaque geste paraît anodin ; mis bout à bout, ils excluent.
Dans les médias et la publicité. Les personnes âgées y sont souvent soit absentes, soit cantonnées à deux rôles : la fragilité qui inquiète ou le senior hyperactif et bronzé qui vend une assurance. Entre les deux, toute la diversité réelle des vies après 60 ans disparaît.
Dans le monde du travail. C’est là que l’âgisme a les conséquences les plus concrètes : candidatures écartées sans être lues, formations réservées aux plus jeunes, mise au placard en fin de carrière, remarques sur « l’énergie » ou « la capacité d’adaptation ». Pour celles et ceux qui envisagent de lancer leur propre activité après une carrière salariée, ces expériences ont parfois servi de déclic.
L’âgisme que l’on s’applique à soi-même
Il existe une forme plus discrète, et peut-être plus coûteuse : celle que l’on intériorise. « Ce n’est plus de mon âge. » « À quoi bon apprendre ça maintenant ? » « Je ne vais pas me mettre en maillot devant tout le monde. » Ces phrases, nous les avons entendues pendant des décennies, et elles finissent par devenir nos propres pensées.
Or ces croyances poussent à renoncer à une activité physique, à un voyage, à une formation. Elles peuvent aussi conduire à attribuer à l’âge des symptômes qui mériteraient une consultation : une douleur, une fatigue, une baisse de moral. Le stéréotype le plus difficile à combattre est souvent celui que l’on porte en soi.
Le repérer est déjà un progrès. La prochaine fois que vous vous surprenez à penser « c’est trop tard », demandez-vous : est-ce vraiment une question d’âge, ou une question d’envie, de moyens, de santé ? Bien des personnes montent pour la première fois sur scène, dans une troupe de théâtre ou une chorale, bien après leur pension.
Répondre avec humour
L’humour a un immense avantage : il désamorce sans braquer, et il renvoie l’interlocuteur à sa propre maladresse. Quelques exemples de répliques, à adapter à votre caractère :
- À « Vous êtes encore bien pour votre âge » : « Merci. Et vous, vous êtes bien pour le vôtre ? »
- À « Ah, vous ne connaissez sans doute pas les applications » : « Montrez-moi la vôtre, je vous dirai si elle est bien faite. »
- À « Mamie, vous voulez de l’aide ? » : « Volontiers, mais je ne crois pas que nous soyons de la même famille. »
L’idée n’est pas d’humilier, mais de faire sourire tout en signalant, sans lourdeur, que la remarque ne passe pas.
Répondre avec fermeté
L’humour ne convient pas à toutes les situations, ni à tous les tempéraments. Quand une remarque blesse vraiment, ou quand elle a des conséquences concrètes, mieux vaut une réponse claire. Trois techniques simples fonctionnent bien.
- Poser une question. « Qu’est-ce qui vous fait penser que je ne comprendrai pas ? » Obliger l’autre à expliciter son préjugé suffit souvent à le lui faire voir.
- Recentrer sur les faits. « Parlons de mon dossier, de mes compétences, de ma demande, pas de mon année de naissance. »
- Exiger d’être l’interlocuteur. Chez le médecin ou à la banque, si l’on s’adresse à votre accompagnant : « C’est moi qui suis concerné, adressez-vous à moi, s’il vous plaît. »
Dans le cadre professionnel, gardez une trace écrite des échanges, des refus, des remarques : en cas de démarche ultérieure, ces éléments seront précieux.
Changer le regard, collectivement
Répondre au cas par cas est utile, mais l’âgisme recule surtout quand les générations se fréquentent. Les projets intergénérationnels, le tutorat, le partage de savoir-faire, les colocations entre étudiants et personnes plus âgées, les associations où se côtoient tous les âges font davantage pour déconstruire les clichés que bien des campagnes.
Le choix des mots compte aussi : éviter de réduire une personne à son âge, montrer des visages variés. L’OMS a d’ailleurs fait de la lutte contre l’âgisme l’un des axes de son action en faveur du vieillissement en bonne santé.
Enfin, l’engagement des plus âgés eux-mêmes change la donne. Chaque fois qu’une personne de 70 ans s’engage dans le bénévolat, dans la vie de son quartier ou dans un conseil consultatif, elle rend visible une réalité que les clichés ignorent : on peut être âgé et pleinement acteur de la société.
Quand faut-il aller plus loin ?
Tout propos maladroit ne relève pas de la discrimination au sens juridique. Mais certaines situations méritent d’être signalées : un refus d’embauche ou de formation explicitement motivé par l’âge, un licenciement qui semble viser les travailleurs plus âgés, un refus de crédit, d’assurance ou de location sans justification, un service inaccessible sans alternative raisonnable.
Dans ces cas, rassemblez les éléments dont vous disposez (courriels, courriers, annonces, témoins), notez les dates, puis prenez contact avec Unia ou, dans le cadre du travail, avec votre syndicat ou un avocat. Même sans sanction à la clé, un signalement contribue à rendre le phénomène visible.
Questions fréquentes
L’âgisme est-il puni par la loi en Belgique ?
Les propos maladroits ne sont pas punissables en tant que tels. En revanche, une discrimination fondée sur l’âge, par exemple dans l’emploi ou l’accès à un service, peut être contraire à la législation antidiscrimination. Unia peut vous informer et vous orienter.
À qui signaler une discrimination liée à l’âge ?
Unia, le Centre interfédéral pour l’égalité des chances, est l’institution compétente. Dans le cadre professionnel, votre syndicat ou un avocat peuvent aussi vous conseiller. Conservez toutes les traces écrites utiles.
Les jeunes peuvent-ils aussi être victimes d’âgisme ?
Oui. Le terme désigne toutes les discriminations liées à l’âge, quel qu’il soit. Les jeunes en font parfois l’expérience, notamment sur le marché du travail ou du logement, même si les personnes plus âgées sont les plus souvent concernées.
Cet article fournit une information générale. Il ne remplace pas l’avis d’un médecin, d’un notaire ou de l’organisme compétent pour votre situation.


