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Simon Gronowski : l'enfant du XXème convoi

Simon Gronowski : l'enfant du XXème convoi

2020-09-02 13:23:55 – Cerise

Simon Gronowski : l'enfant du XXème convoi Grands-parents « Pourquoi la maman n’a pas sauté du train ?» questionne l’enfant, devant l’image du petit garçon qui saute d’un wagon à bestiaux où s’entassent des femmes et des hommes. Que lui répondre ? Jusqu’où faut-il lui raconter les horreurs de la guerre ? Réponses de Simon Gronowski, le petit rescapé de l’album : "Simon, le petit évadé." L’enfant du 20e convoi, qui a 88 ans aujourd’hui.

Il nous reçoit, assis derrière son grand bureau d’avocat, parmi des livres sur le droit et de vieilles gravures qui caricaturent le monde judiciaire. Derrière lui, à portée de main, un piano sur lequel il nous jouera, pour clôturer l’entretien, un morceau de jazz. Emotion quand tu nous tiens !
Pas de larmes, pas de pathos quand Simon Gronowski raconte son histoire. Sa volonté de lutter contre le négationnisme l’oblige à décrire les faits, rien que les faits avec la plus grande rigueur.

« Il m'a fallu 60 ans pour raconter mon histoire »

Pourtant le petit évadé du 20e convoi pour Auschwitz-Birkenau n’a pas parlé pendant 60 ans, sans pour autant en avoir fait un secret. Ses proches, et particulièrement ses filles, en connaissaient l’essentiel. La mort des grands-parents et la fuite de leur père sautant d’un train.

« Je ne donnais pas les détails. C’était impossible pour moi. Il a fallu que j’écrive mon histoire pour que mes filles comprennent ce qui m’était vraiment arrivé. »

De cette sortie du silence, deux livres et un album seront publiés : "L’enfant du XXe convoi " (Ed. Luc Pire) ; "Ni victime, ni coupable. Enfin libérés !" et "Simon, le petit évadé" (Ed. de la Renaissance).

Et la tournée des écoles qu’il arpente inlassablement pour encourager les plus jeunes à construire un monde meilleur, à ne pas oublier, et surtout à transmettre.

Un funambule sur le fil de son histoire...

De son histoire, Simon Gronowski n’en a jamais fait pas tout un plat !

« Je n’en ai jamais parlé beaucoup. Pourquoi ? Parce qu’après la guerre, je me suis retrouvé seul. J’avais 13 ans. J’ai vite compris que si je remuais ces choses terribles, j’allais perdre l’équilibre. Je me sentais aussi un peu coupable : pourquoi mes parents, ma soeur sont-ils morts, pourquoi je vis ? Et puis, à l’époque, les gens ne prêtaient pas l’oreille à tout cela. »
Comme ses copains, Simon s’est mis à construire sa vie, choisir des études, se marier, faire des enfants… Des étapes incontournables comme le voulait la tradition de l’époque, ce qui l’a sûrement aidé à poursuivre son chemin.

« Parler aux jeunes me fait du bien »

L'histoire de Simon...

Simon Gronowski, né à Uccle en 1931, est un enfant qui a connu la guerre. Il est le fils de Léon Gronowski et de Chana Kaplan originaires respectivement de Pologne et de Lituanie. A l’âge de 20 ans, son père fuit la Pologne suite à la situation déséspérée des Juifs dans ce pays. Après quelques années très difficiles, il fait venir Chana. Ils se marient en 1923. Leur premier enfant, Ita, naît en 1924. Simon naît sept ans plus tard. La famille habite à Etterbeek et possède une maroquinerie, “Au Sally”. Ita est une élève exemplaire au Lycée d’Ixelles. Elle excelle en grec et en latin. Elle joue aussi du piano classique. Simon va à l’école primaire d’Etterbeek et est louveteau.

L’invasion de la Belgique par l’Allemagne, le 10 mai 1940, met fin à cette vie familiale tranquille. Des mois passent et la haine envers les Juifs devient de plus en plus palable plus palpable. La famille Gronowski décide d’entrer dans la clandistinité dans un petit appartement au premier étage d’une maison à Woluwe-Saint-Lambert. Ils y vivent du 1er septembre 1942 au 17 mars 1943. Quand, suite à une dénonciation, Simon, sa sœur et sa maman sont arrêtés par la Gestapo, Léon n’est pas à la maison. Il est à l’hôpital à cause d’une dépression et échappe ainsi à l’arrestation. Simon est d’abord enfermé quelques jours dans les caves de la Gestapo, avenue Louise ; lui et sa famille sont ensuite transportés en camion à la caserne Dossin à Malines. Il s’agit d’un camp de transit où Juifs, Roms et Sinti sont rassemblés avant d’être déportés. Personne ne connaît vraiment la leur destination définitive. Après un séjour d’un mois dans la caserne, ils reçoivent, le 18 avril 1943, l’ordre de partir avec le prochain convoi  ; c’est-à-dire le XXème convoi, du 19 avril 1943. Ita qui, à l’âge de 16 ans pouvait opter pour la nationalité belge, reste à Malines. A ce moment-là, les nazis ne déportent pas encore les Juifs belges. Le vingtième convoi part avec 1600 détenus en direction d’Auschwitz-Birkenau.

A Borgloon, Simon saute du train. Sa maman l’amène sur le marchepied et le fait sauter au bon moment. Elle ne sautera pas mais son fils, par contre, échappera ainsi aux chambres à gaz qui l’attendaient à Auchwitz-Birkenau. Des gens des environs veillent à ce qu’il arrive à Bruxelles et le lendemain et Simon retrouve son père. Jusqu’à la fin de la guerre, ils se cachent à des adresses différentes. Ils s’écrivent de temps en temps. Ce n’est que 17 mois plus tard que Bruxelles sera libérée.

La maman de Simon sera gazée dès son arrivée à Auschwitz-Birkenau. Ita fera partie du XXIIème convoi, le 20 septembre 1943. Elle fut également assassinée dès son arrivée. Le 9 juillet 1945, le papa de Simon meurt de désespoir dans leur maison à Etterbeek. Simon, âgé maintenant de 14 ans, doit poursuivre sa vie seul. Grace au loyer de la maisons de ses parents, il réussit à payer ses études; il devient, par la suite, avocat et docteur en droit. Aujourd’hui, Simon est avocat à Bruxelles. Il est pianiste de jazz et aussi un heureux grand-père.

Aujourd’hui, Simon Gronowski n’arrête plus de parler. Dans les écoles belges bien sûr, mais aussi en France, en Allemagne, en Angleterre et même aux Etats-Unis. En primaire, en secondaire et même à l’Université.

« Il faut quand même que les enfants aient au moins 10 ans, et là encore, je raconte les choses avec beaucoup de précautions »

Tolérance, respect les uns avec les autres, paix, autant d’appels qui peuvent apparaître aujourd’hui un peu usés, mais qui sont des valeurs fondamentales dont les meilleurs avocats sont ceux qui se les ont vus confisquées.

« Je raconte les choses pénibles de la manière la plus sobre possible, mais le message que j’apporte en fin de rencontre me rend heureux. Je clôture mon exposé en leur disant que je leur apporte un message d’espoir et de bonheur et j’ajoute que la vie est belle. La vie est belle… » insiste-t-il, les yeux brillants.

« Le danger de barbarie existe toujours sinon je n’irais pas me fatiguer à aller faire le tour des écoles. Je mets les jeunes en garde : je termine toujours en disant que notre pays est un beau pays de liberté, de tolérance de respect mutuelle, de paix et je leur demande de le garder comme il est pour qu’à leur tour, eux ou leurs enfants ne rencontrent pas la barbarie. »  

« C’est déjà suffisamment tragique pour en rajouter »

Mais jusqu’où faut-il expliquer à un enfant de primaire, les horreurs de la guerre ? A cette question, Simon Gronowski s’agite. Sur un ton agacé, il répète qu’il a horreur des messages larmoyants, de tout ce qui peut rendre le propos misérable.

« Il s’est passé des choses horribles pendant la guerre, la condition humaine a été bafouée, mais ce n’est pas pour cela qu’il faut égrener tous les détails. Sûrement pas pour les enfants, cela ne peut que les effrayer et même pour les adultes, c’est totalement inutile. Quand j’explique en deux mots que les nazis ont tué ma mère et ma sœur dans la chambre à gaz d’Auschwitz-Birkenau, que mon père en est mort de chagrin, je n’ai pas besoin de rajouter des détails. Je ne peux pas dire plus grave que cela quand même ! »


« Notre pays est un beau pays de liberté, de tolérance… je leur demande de le garder comme il est. »


Simon Gronowski ne craint qu’un seule chose : la sensiblerie. Pour éviter toute tentation à cultiver l’émotion pour l’émotion, il ne dit pas papa et maman quand ils évoquent ses parents mais père ou mère… 


« Rigueur et sobriété. Les faits sont déjà suffisamment tragiques pour en rajouter ».


« Un gosse m’a demandé un jour : c’est quoi une chambre à gaz ? »

La tournée des classes commence toujours par le silence complet. Trois cents jeunes sont rassemblés dans un grand local où on n’entend pas une mouche volée. Impressionnés, ils écoutent. Souvent ils pleurent, les filles comme les garçons.


« Je le regrette beaucoup dit Simon tristement, parce que je ne vais pas là pour les faire pleurer mais pour les informer ».


C’est que les émotions ne se laissent pas si facilement domptées, elles vous rattrapent toujours même quand on s’appelle Simon Gronowski !
Le témoignage terminé, trente mains se lèvent dans les petites classes pour poser des questions. En secondaire, elles ne sont plus que quatre ou cinq, non par désintérêt mais par timidité. Le débat aura bien lieu, mais après un démarrage plus hésitant.
Les questions varient d’une classe à l’autre mais il y en a toujours une ou l’autre qui reviennent avec entêtement.

« A chaque rencontre avec les primaires, la toute première question que les enfants me posent, c’est : Pourquoi ta mère n’a pas sauté du train ? J’explique que je dormais dans les bras de ma mère, assis par terre dans le wagon à bestiaux, que des hommes on réussit à ouvrir le wagon de l’intérieur, que ma mère m’a alors réveillé, m’a conduit vers la porte, m’a posé sur le marchepied en me tenant et quand le train a ralenti m’a donné l’ordre de sauter. Ce que j’ai fait. Je l’ai attendue mais elle n’a jamais sauté. Pourquoi ? Je ne peux faire que des suppositions. Ma mère âgée de 43 ans et assez corpulente a dû se dire qu’elle ne pourra pas courir suffisamment vite et qu’elle risquait de me freiner dans ma fuite. Elle est donc restée volontairement pour aller vers la mort. Elle s’est sacrifiée pour moi. Et je rajoute : J’ai obéi à ma mère. Si elle m’avait dit qu’elle ne sauterait pas, je serais restée avec elle et je serais mort avec elle ».
Et que répond Simon Gronowski quand on lui demande en secondaire s’il regrette d’être juif ? « Que j’aurais préféré garder mon père comme catholique que de le perdre comme juif ». Seule question qui reste sans réponse : celle qui concerne le conflit israélo-palestinien.


« Je ne vais pas dans les écoles pour faire de la politique. Je dis aux jeunes qu’ils sont assez grands pour juger eux-mêmes. »


N’a-t-il jamais le moindre doute sur l’efficacité de ces témoignages qu’il porte de classe en classe ? Simon Gronowski gronde : « Non, pas le moindre doute ! Manquerait plus que ça d’aller faire le tour des écoles en croyant que cela pourrait ne servir à rien. Moi, je crois en la bonté humaine. Et je suis bien placé pour en témoigner car des gens ont risqué leur vie pour me sauver. Comme ce gendarme belge qui m’a protégé après ma folle course dans les bois pour m’éloigner le plus possible de la voie ferrée. C’était dans le Limbourg. Si les nazis l’avaient vu ou su, cet homme aurait été fusillé. Comment ne pas croire en la bonté humaine ? »


Le chiffre

25.000 hommes, femmes et enfants juifs ont été déportés de la caserne Dossin, 1 000 en sont revenus.


A faire avec vos petits-enfants

Une visite à la Kazerne Dossin

Kazerne Dossin, mémorial, musée et centre de documentation sur la Shoah et les droits de l’homme est un lieu unique de la mémoire de la Shoah en Belgique. En ce lieu plus de 25.000 Juifs, Roms et Sinti ont été rassemblés et déportés vers Auschwitz-Birkenau. A peine 5% d’entre eux reviendront. Comment cela a-t-il été possible? Pourquoi cette persécution? Que signifiait-elle pour les victimes, les coupables et les spectateurs? Nous prenons la Shoah comme point de départ pour découvrir des mécanismes actuels. Apprendre l’histoire de la persécution des Juifs implique aussi pour les jeunes enfants, une réflexion sur le racisme, l’exclusion, et la discrimination en raison de l’origine, la foi, les convictions, la couleur de la peau, le sexe et l’orientation sexuelle. Le musée invite chacun à prendre une attitude critique et consciente envers des situations quotidiennes d’exclusion et de pression de groupe. Une visite avec vos petits-enfants entre donc parfaitement dans le cadre d’un parcours consacré au respect, à la transmission et à la citoyenneté.

Kazerne Dossin

Goswin de Stassartstraat 153

2800 Mechelen

+ 32 (0) 15 29 06 60

www.kazernedossin.eu

 

« Le pardon peut vous faire beaucoup de bien »

La guerre finie, comment pardonner ? Peut-on pardonner l'impardonnable ? Le philosophe, Jankélévitch fait du pardon une vertu cardinale. A condition qu’il soit donné à titre gracieux. Qu’en pense Simon Gronowski qui a pu s’évader à 11 ans du convoi qui l’amenait à Auschwitz ?

Simon Gronowski a eu la chance (mais peut-on employer ce terme-là ?) de pouvoir donner à son bourreau un pardon totalement gratuit, le seul possible.
Pris par Gestapo et envoyé à la caserne Dossin à Malines, il y vécu un mois gardé par des jeunes SS flamands appartenant à la compagnie flamande de garde, la Flamisch wachzug.

"Les Allemands nazis ne faisaient rien que déambuler dans la cour, un chien féroce à la main gauche et une cravache à la main droite. Toute la maintenance du camp était faite par les détenus. " 


En 2012, un de ces gardiens flamands, après avoir lu un de ses livres, demande à rencontrer Simon.

« C’était celui qui nous avait conduit, ma mère, ma sœur et moi le fusil dans le dos jusqu’au wagon. J’ai accepté. C’était un viel homme de plus de 80 ans, malade, proche de la mort. Il m’a supplié de lui pardonner après m’avoir répété plusieurs fois qu’il se repentait de ce qu’il avait fait. Je lui ai donné mon pardon. Pour moi, on peut pardonner à deux conditions : il faut que le coupable le demande et il faut qu’il regrette son crime. Alors seulement on peut pardonner, je dirais même qu’on doit pardonner. Le vrai nazi ne va jamais demander pardon à sa victime. Jusqu’à sa mort, il sera fier de ce qu’il a commis. »


Si ce pardon a fait beaucoup de bien à l’ancien garde SS, il en a fait davantage à Simon : « C’était une sorte de réparation morale, je me sentais moins victime ».  Simon reconnaît avoir beaucoup pleuré tout au long de sa vie, mais sans avoir jamais eu de haine. « La haine est une maladie que certains ont, hélas, encore maintenant » dit-il tristement.


Les jeunes ne s’y trompent pas. Sur une centaine d’élèves, 5 ne croient pas que Simon est prêt à pardonner, 95 affirment le contraire. Une consolation pour le petit évadé du 20e convoi.

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# Simon Gronowski # Transmettre # Petits-enfants # Grands-parents # activités