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Simone Susskind, 73 ans : « Face à l’injustice, je ne peux pas rester assise sans rien faire ! »

Simone Susskind, 73 ans : « Face à l’injustice, je ne peux pas rester assise sans rien faire ! »

2020-09-02 13:23:55 – Cerise

Simone Susskind, 73 ans : « Face à l’injustice, je ne peux pas rester assise sans rien faire ! » Grands-parents « J’observe ce qui se passe chez nous. Quand la violence reprend au Proche-Orient, ça explose ici ». Colère, insultes, explications simplistes… Face à cette rage et à la méconnaissance des faits, Simone Susskind cette septuagénaire, ne peut rester inactive. Elle décide alors d’amener des jeunes sur les lieux du conflit afin qu’ils en décèlent toute la complexité. Ce projet, "Israël-Palestine : pour mieux comprendre" entame aujourd’hui sa 6e session. Récit d'une belle aventure!

Une première porte. Une deuxième porte encore qui débouche sur un petit jardin. Une troisième porte enfin qui s’ouvre sur un grand loft. C’est là que vit Simone Susskind, maître d’œuvre du projet "Israël-Palestine : pour mieux comprendre". Chaque année depuis 5 ans, ce projet immerge entre 60 et 70 jeunes de 5e et 6e secondaires dans l’imbroglio du Proche-Orient. Car comment mieux saisir la complexité du conflit qui s’y déroule depuis de si nombreuses années sans s’y plonger pour ensuite construire des points de vue plus nuancés et les porter là où l’on peut ?

Rencontre avec la complexité

Pour ces jeunes embarqués dans le projet Israël-Palestine, la confrontation à la complexité commence bien avant d’avoir posé le pied au Proche-Orient.

« On fait appel via les écoles à des élèves de milieux très divers. La première année, on a rassemblé une soixantaine de jeunes de l’Institut des Arts et métiers et des lycées Emile Jacquemin et Dachsbek. La sélection se fait sur base d’une lettre de motivation. Dans chaque école, deux profs s’engagent à accompagner les jeunes candidats avant, pendant et après le voyage. Cette première étape, essentiellement administrative, terminée, on peut entamer celle de la découverte et entrer dans le vif du sujet » raconte Simone Susskind.

Durant trois week-ends, ces jeunes sélectionnés vont se mélanger et travailler ensemble. Un exercice pas si simple où, pour s’apprivoiser, ils vont devoir apprendre à déchiffrer les codes de l’autre, à réfléchir et s’exprimer sur un sujet qui les concerne tous mais qu’ils ne regardent pas tous de la même manière. Histoire du conflit, déconstruction des stéréotypes, chasse au fake-news dans les médias, repérage de tout ce qui peut encore être tabou…petit à petit, ils vont apprendre à découper, décloisonner mais aussi à relier et à recomposer leur pensée.

« Aucune défection, annonce fièrement Simone. Certains parents disent non dès le départ, mais aucun cas d’abandon n’a été signalé durant le parcours ! »

Circulez, il n’y a rien à voir !

Les jeunes sont prêts à affronter le terrain. On les a prévenus : les contrôles seront nombreux, des règles strictes devront être respectées si on ne veut pas prendre le moindre risque. Chaque étape du voyage, chaque geste de chacun(e), est connu des autorités israéliennes. « Nous avons organisé le voyage avec l’aide d’une agence tenue par une Palestinienne israélienne, explique Simone Susskind. Le bus qui nous transporte a une plaque israélienne et son chauffeur est Palestinien israélien. Avant la deuxième intifada, on circulait d’un côté à l’autre sans soucis. Tout ça a été interrompu lors des premiers attentats où chaque semaine, un autobus, un marché, une terrasse de restaurant sautait… »

Première réalité qui saute aux yeux des jeunes : la difficulté de circuler, particulièrement pour les Palestiniens et la nouvelles carte des voies de circulation instaurée après le lynchage  de deux soldats israéliens perdus à Ramallah (Cisjordanie).
« Cet événement a beaucoup choqué Israël qui a répliqué en interdisant toute une série de déplacements », confirme Simone Susskind.
Pour comprendre l’aspect sophistiqué mais complètement absurde de cette nouvelle carte, il faut se rappeler les accords d’Oslo et le partage de la Cisjordanie en trois morceaux… La zone A qui comprend les grandes villes palestiniennes - Ramallah, Bethléem, Jénine, etc - sous administration de l’Autorité palestinienne, sécurité comprise. La zone B, un entre-deux administrée par les Palestiniens mais sous contrôle israélien. La zone C qui fait 60% du territoire cisjordanien (la grande ville est Hébron), la partie la plus fertile qui longe le Jourdain, totalement contrôlée par Israël et planifiée dans la tête de l’establishment israélien pour être annexée un moment donné.

« Les Israéliens ne peuvent pas circuler dans la zone A, explique Simone, mais il existe des routes directes entre les colonies et Israël qui elles, sont interdites aux Palestiniens… sauf aux Palestiniens d’Israël appelés aussi arabes israéliens (ils sont 20% à être citoyens israéliens) et aux Palestiniens résidant à Jérusalem est dont la plaque d’immatriculation est israélienne. Ce système à plusieurs niveaux explique pourquoi notre bus immatriculé en Israël peut se déplacer comme il veut ».  

Des plages de Tel Aviv au camp de réfugiés

Mais qu’est-ce qui fait courir Simone ?

Mais où Simone Susskind puise-t-elle cette indignation qui lui permet de mettre sur pied pas une mais des actions dont l’objectif est de rassembler les uns et les autres ?

Dans son enfance d’abord où elle grandit à côté d’un père qui au lendemain de la guerre se replie sur lui-même et les siens. « Mes parents ont échappé à la déportation, mais la guerre a rendu mon père amer. Un jour, il nous a dit : ‘Il n’y a pas de Dieu’ et il n’a plus jamais remis les pieds dans une synagogue. Il voulait qu’on s’assimile, forcément ça n’a pas marché. Il ne parlait que yiddish et ne fréquentait que des groupes d’immigrés comme lui. Lui pour qui le monde extérieur était devenu mauvais, menaçant et dont le seul lieu sûr était la famille. Il s’est alors entièrement concentrer sur elle. Mais moi, dès 5-6 ans, je pressentais qu’il se trompait et je lui répétais inlassablement : ‘Oui, le monde peut changer !’ Ce fut mon moteur : montrer à mon père que grain de sable sur grain de sable, on pouvait faire bouger les choses. »


La rencontre avec David Susskind qu’elle épousera galvanise son engagement. Fondateur du Centre communautaire laïc juif (CCLJ), il a travaillé toute sa vie à concilier judaïsme et libre-examinisme et a pris fait et cause pour la création d’un État palestinien. Simone va se battre à ses côtés pour favoriser le rapprochement entre Israéliens et Palestiniens… et élargira ce combat bien au-delà des frontières moyen-orientales en l’important ici, au moment des attentats où les relations entre population musulmane et non-musulmane étaient des plus tendues. Mort en 2011, David Susskind ne connaîtra pas l’action "Israël-Palestine : pour mieux comprendre" lancée en 2014 par Simone.

Incontournable : la visite du mémorial de Yad Vashem à Jérusalem en mémoire des victimes juives de la Shoah pendant la Seconde guerre mondiale. Pour Simone, c’est l’heure de parler d’elle. « Là, je raconte simplement mon histoire et celle de mes parents. Ma mère et ses neuf frères et sœurs qui n’ont pas survécu. Mon père, dont toute la famille a été exterminée par balles en Pologne.  J’aimerais que ces jeunes comprennent que ce n’est pas de l’histoire ancienne. Je parle de moi pour que cela soit vivant, pour leur dire que cette histoire les concerne tout autant que moi parce qu’elle est universelle ». 

Après Jérusalem, Tel Aviv, une destination très attendue avec son bord de mer qui rappelle Los Angeles. Mais Simone veut montrer à ses jeunes visiteurs la face cachée de la ville, sa grande pauvreté, l’ancienne gare des bus où se concentre une grande partie des migrants et casser ainsi l’image d’un soi-disant Eldorado.

Derrière cette réalité, d’autres plus dures encore restent à découvrir. Cap sur la Cisjordanie et le camp de réfugiés palestiniens proche de Bethléem.

« Les jeunes s’imaginent voir des cahutes derrière des fils barbelés et tombent nez à nez avec une ville où les conditions de vie sont très précaires. Tout ça, en bordure du mur… » racontent Simone qui se souvient de leur ahurissement.

C’est pourtant dans ce camp que les jeunes ont pu vivre une de leurs meilleures expériences en nouant des liens avec une association de mères d’enfants handicapés mentaux pour laquelle ils ont pu décrocher une subvention auprès de Paul Magnette, bourgmestre de Charleroi. « Ces mères sont héroïques, explique Simone Susskind, les yeux humides par l’émotion. Un jour, elles en ont eu assez de devoir cacher leur enfant handicapé et de vivre dans une misère totale. Elles se sont alors rassemblées, sont sorties dans la rue arborant leur môme et ont traversé toute la ville en criant : ‘Assez, nous voulons des soins, une école spécialisée !’ D’autres parents se sont joints à elles. Ensemble, ils ont organisé des cours de cuisine destinés aux touristes nombreux autour de Bethléem et avec ses quelques sous, ont commencé à mettre sur pieds cette école. »  Noor Weg’s aujourd’hui accueille des enfants de vingt-cinq familles et ses premiers ergothérapeutes...


« Je pense que là où l'on sent que cela a un sens, on peut faire des choses qui transforment les gens. »

Simone Susskind.


 

Un pays hémiplégique

Pour en savoir +

"Israël-Palestine : pour mieux comprendre" fait partie de l’asbl Actions in Mediterranean créée en 1995 dont l’objectif est de construire des ponts entre les populations des rives sud de la Méditerranée et celles d’Europe.

Autre action : "Femmes, leaders de demain", un projet de soutien aux femmes du Maroc, de l’Algérie et de la Tunisie par les femmes de Belgique. Echange d’expériences et de bonnes pratiques concernant l’engagement politique à l’occasion d’élections communales, coaching à l’entreprenariat, encouragement à la créativité, etc. Mais aussi des échanges avec des femmes iraniennes, chypriotes, turques, etc. 

Retour en Israël. Après avoir loger en Cisjordanie, les jeunes participants au projet "Israël-Palestine : pour mieux comprendre" retrouvent leur alter-egos israéliens, mais se rendent vite compte qu’il est difficile de leur parler de tout ce qu’ils ont vus, vécus. Face à eux, ces jeunes israéliens n’ont aucun lien avec les familles de colons et ignorent l’essentiel de ce qui se passent là-bas.

« Le mur contribue à la séparation psychologique qui s’ajoute à la séparation physique, se désole Simone. Un autre mur, invisible celui-là, divise les populations. Les jeunes palestiniens du camp que nous avons visité ne vont jamais en Israël et les rares qui peuvent venir y travailler quand il n’y a pas de tensions ou prier à la mosquée de Jérusalem doivent avoir au moins 35 ans et doivent avoir des enfants. Les autorités israéliennes s’imaginent que comme père de famille, ils ne se risqueront pas à se transformer en bombes vivantes…
Bref, nos jeunes ont compris que chacun est concentré sur sa situation et n’essaie pas de comprendre celui d’en face! 
»

Demain, Oussama et Walid iront comme ambassadeurs de nuances raconter ce qu’ils ont vu et compris de leur voyage à leurs camarades de l’Institut Redouté-Peiffer. Charline et Tom feront de même à l’école Decroly, Tira et Suzanne à l’Athénée Adolphe Max. Tous s’y sont engagés. Pour combattre les simplismes et faire en sorte que la complexité retrouve ses lettres de noblesse. Pour pouvoir s’indigner… en toute connaissance de cause.  


Quelques témoignages :

« Il y a eu des moments difficiles. On a vu des choses et ce n’étaient pas les pires. Malgré cela, ce voyage a été extraordinaire. C’était vraiment dingue ! » Suzanne, 17 ans

« Au début, on ne s’identifiait pas bien les uns et les autres parce qu’on venait tous de milieux très différents. Mais à la fin du week-end de formation, on s’est beaucoup rapproché. On était prêt pour le voyage » Walid, 18 ans


Quelques chiffres :

  • Les arabes représentent environ 21% de la population israélienne (17,5% de musulmans, 2% de chrétiens et 1,5% de Druzes).
  • Les arabes sont des descendants des 250.000 Palestiniens restés sur leurs terres à la création d’Israël en 1948. Ils sont exempts de service militaire.
  • Les Druzes vivent dans le nord du pays et parle arabe. La religion pratiquée émane de l’islam mais incorpore d’autres croyances. Ils estiment ne pas être contraints aux prescriptions de la Charia. Les hommes effectuent leur service militaire.
  • Restent 125 000 Bédouins, un peuple nomade arabe présent dans le Néguev et en Galilée, peu intégrés à la société israélienne et aussi deux petites communautés arménienne et circassienne .

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# Israël / Palestine # Seniors # Transmission # Grands-parents # Petits-enfants