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Théâtre : On achève bien les chevaux

Théâtre : On achève bien les chevaux

2015-06-02 12:27:52 – Cerise

Théâtre : On achève bien les chevaux Loisirs On achève bien les chevaux évoque d’emblée les images du film culte de Sydney Pollack tourné en 1969 avec Jane Fonda et Michael Sarrazin, mais la pièce avait été écrite en 1935, en référence à la crise de 29 aux Etats-Unis. La pièce raconte les marathons de danse que des couples disputent devant un public pendant des journées et des nuits entières jusqu’à l’abandon ou la mort. Du grand théâtre, à voir sans tarder jusqu'au 20 juin !

"On achève bien les chevaux" au théâtre le Public jusqu'au 20 juin 2015

Danser jusqu'à l'épuisement...

Oubliées les 30 glorieuses, les 70 années de Pax Atlantica, les progrès scientifiques et médicaux, la conquête de l’espace, le rêve américain, l’avènement des nouvelles technologies : le monde est une vaste dépression économique, il y a  une frange de nantis et une majorité écrasée, criante de misère. Un peu comme dans 1984 de George Orwell. Le décor est planté.

La crise a enfanté des marathons de danse prometteurs de repas gratuits et couronnés d’un prix fantasmagorique pour le dernier couple de Misérables resté en piste.

Le maître de cérémonie est un prototype de nos brillants animateurs de télévision. Un Big Brother, manipulateur, cupide et tout puissant. Les danseurs jouent le jeu jusqu’à l’épuisement, acceptant des consignes de plus en plus inhumaines pour obtenir la prime. Monsieur Walter, c’est son nom, exploite une à une chacune de leur vulnérabilité dans le but du spectacle. Il les félicite et les admoneste tour à tour: « Vous avez le spectacle dans le sang »! Eva Blanche chante «  My baby shot me down, bang, bang ». Le spectacle est à la limite du supportable, tandis qu’il enfile   du haut de son podium des doctes sentences de plus en plus cauchemardesques de la libre entrepris , au nom du droit absolu à l’accumulation illimitée des biens.

Une voix s’élève enfin : Jeanine Godinas, une citoyenne à la ville et comédienne sur les planches. Son intervention étrille le compère et renvoie le monde face à son échec devant la misère généralisée, l’égoïsme devenu loi et le voyeurisme écœurant. La grande friandise populaire que sont les exploits de la téléréalité est passée à la moulinette. Mais où sont donc passées nos fibres essentielles ? L’intelligence de cœur et d’esprit, la compassion, l’affectivité ? Ce spectacle est un véritable poème symphonique qui fait prendre conscience de la corruption intense de l’homme, et de la seule rédemption possible… via l’humanité des artistes.

Et de l’humanité,  les « valeureux candidats » en ont à revendre. Ainsi que du talent. Ce sont les corps de ces généreux comédiens qui parlent d’abord. Et jusqu’à épuisement. Et les voix de Benjamin Boutiboul , Toussaint Colombani, Inès Dubuisson, Emile Falk, Cachou Kirch, Gaetan Lejeune, Magali Piglaut, Chloe Struvay, Anne Sylvain, Benoit Verhaert, Simon Wauters, tous artistes de choc  qui fabriquent  une chorégraphie éblouissante de cohésion et de sincérité.  Et le texte coule, inéluctable et réaliste  comme du Steinbeck. Mais les personnages  se fanent tout aussi  inéluctablement comme dans un film de sciences naturelles accéléré : de l’éclosion des  espoirs de chaque couple  au flétrissement cynique  de leurs idéaux. Seule la mort  peut soulager l’ultime et intolérable épreuve de Gloria,  refusée dans un sursaut de dignité tant elle la trouve dégradante. Dans son refus d’offrir le spectacle  d’un mariage instrumentalisé au public avide de sensations,  elle s’avère plus poignante encore qu’un personnage de Zola.  Elle « qui rêvait d’un monde nettoyé pour recommencer la vie »  elle s’offre la mort grâce à la compassion de son compagnon, une apothéose qui efface le pourrissement de la société.  Celui qui l’a euthanasiée se souvient de la  terrible phrase  prononcée jadis par son grand-père: « Ainsi on achève les chevaux ».

Violence...

La mise en scène y va fort, le public est  même sommé de participer et d’applaudir pour faire monter l’applaudimètre. Violence. C’est comme les like sur Facebook, comment peut-on liker de telles déshumanisations? Et pourtant, le spectacle deMichel Kacenelenbogen est d’une puissance remarquable quant à son impact sur le spectateur déjà bien ébranlé en début de saison par « Les filles aux mains jaunes » de Michel Belier. Le rythme de ce spectacle  est très physique et de plus en plus  exténuant. La danse a fait place à la sauvagerie de la course dans une arène.  L’énergie des comédiens souligne le violent désir de survivre à travers le supplice et le désespoir. « Stop ! » hurle Janine Godinas «  Je suis sûre que l’on peut changer la marche des choses, se mettre ensemble et faire autre chose. » C’est ce qu’il faut entendre, à coup sûr, si on en croit le maître de la pièce et non le maître de cérémonie. La tension dramatique est  enrobée dans une  magnifique partition musicale (Pascal Charpentier) qui détourne dans des effets de contrastes saisissants, les tubes sentimentaux  de nos années d’insouciance  pour mieux dénoncer l’intolérable réalité. 

Dominique-Hélène Lemaire.

Interview de Magali Pinglaut...

Un besoin urgent de solidarité :  ICI  

En pratique :

Comédie dramatique de HORACE McCOY. Traduction de MARCEL DUHAMEL. Adaptation: MARIE-JOSÉE BASTIEN

Mise en scène : Michel Kacenelenbogen Avec : Magali Pinglaut, Benoît Verhaert, Emile Falk, Gaëtan Lejeune, Anne Sylvain, Cachou Kirsch, Janine Godinas, Simon Wauters, Toussaint Colombani, Inès Dubuisson, Chloé Struvay et Benjamin Boutboul. Il y a cinq couples sur le plateau, des jeunes et des plus âgés.

Où : Théâtre Le Public Rue Braemt 64 - 70. 1210 Bruxelles

Réservations : 0800 944 44

Tarifs : 25€ , Seniors: 22€, Last minute : 13,50€

Durée : 2 heures.

Photos : Bruno Mullenaerts ©